Portfolios Liens A propos de ContactAlain Gerbault, le héros dérangeant des années vingt
Visage halé, yeux clairs, mèche rebelle sur un front haut, regard intransigeant. Ta noble expression de héros jamais vaincu te suit tout au long de ta vie, de tes vies. Pilote de guerre en 1916, champion de tennis dans les années vingt, pionnier dérangeant de la navigation à voile. Ta vie aurait pu se dérouler comme tout fils de bonne famille : faire prospérer l’usine de chaux familiale et occuper le rang qui t’attendait en Mayenne. Mais non, Alain Gerbault, tu as un destin incroyable. Tout débute avec cette sale guerre. À l’automne 1914, alors que l’on croit que le conflit ne durera que quelques semaines, tu t’engages pour quatre ans. L’aviation héroïque naissante est à la mesure de ton tempérament impétueux. Après une formation laborieuse retardée par la diphtérie, tu vis tes premières frayeurs de pilote dans la Somme. Ce premier combat, par exemple, tout de courage et d’esquive mêlés : dans ton petit avion Niewport, à cinq mille mètres d’altitude et neuf kilomètres dans les lignes ennemies, tu aperçois un Aviatik de reconnaissance à mille mètres au-dessous. Tu pars alors en descente comme la foudre pour fondre sur l’ennemi. Subitement, du néant, surgissent trois autres avions et c’est la chasse. Tellement seul dans ton biplan avec ces bruits de sirène qui semblent te frôler ! Que faire ? Tu t’en tires par une succession de loopings, renversements et vrilles comme pendant ta période du Bourget où l’ennui et l’envie d’en découdre te poussaient aux pires extravagances à l’entraînement. Puis, cette autre mission que tu achèves sur le tarmak faisant l’admiration du mécano qui constate 54 impacts de balle sur la carlingue. Il faut se rappeler ce qu’est l’aviation pendant la première guerre pour s’imaginer ces heures intrépides. Ne faut-il pas un grain de folie pour vouloir se frotter au combat aérien dans ces avions encore si proches de la géniale découverte originelle ? L‚engagement est total. " À l’égal de (tes) camarades, (tu) mènes une danse de mort, un jeu tauromachique dans la sueur, l'acier, l'avion lancé au plus près du soleil. Avec tous les autres, ce que " tu " tues, c’est (ton) passé, (ton) enfance, l’immobilité absurde des collèges, la quiétude promise d‚une vie respectable ". Tu écris d’ailleurs : " Parce que, depuis des siècles, les hommes ont coutume de vivre esclaves de la civilisation, je ne serais pas obligé de mener la même vie servile et conventionnelle ". Bien d’accord ! L’horreur de la guerre est là, les chants de bataille sont des charniers. Régulièrement, des camarades pilotes disparaissent. Mais la vie continue. Les combats et les victoires s’enchaînent. Et tu rêves, tu rêves à d’autres mondes, à d’autres vies. En 1917, l’idée d’une croisière vers les îles du Pacifique naît au contact d’amis pilotes américains qui décident d’armer un bateau pour les mers du Sud quand cette sale histoire sera finie. 1918, c’est la fin de la guerre. Désormais, pour voler, il faut une autorisation, comme un petit garçon. Le vide, le désœuvrement. Tant d’amis perdus et ta mère morte. Donner corps à sa vie, absolument. Battre des records d’aviation ? Reprendre les études ? Non, c’est sur les courts de tennis que ta rage s’exprime. De taille moyenne, tu n’as pas un corps d’athlète. Mais les champions te fascinent et tu pars sur leurs traces. Au fil du temps, ton jeu laborieux devient tactique et la ténacité vient à bout du manque de physique. Belgique, France, Angleterre, les tournois s’accumulent et dès ta première saison, les résultats sont encourageants. Quelques années de cette vie à la Scott Fitzgerald et au printemps 1921, à Paris, tu frôles la gloire immense en arrivant en finale du championnat du monde en double. À cette époque, sur la Manche, les sorties en mer reprennent. Le ciel est bas et gris. On porte le ciré. Les souvenirs de l’enfance à Dinard remontent. Le rêve merveilleux conçu pendant la guerre se fait insistant. Le choc survient sur l’île de Cowes : blanc, effilé, coursier aux lignes désuètes. La coque est chargée de végétation. Il dort, il est à vendre, il t’attend. Ce voilier s’appelle Firecrest et sera ton compagnon pendant plus de dix ans. Même si la navigation n’est pas un problème pour un ancien pilote, ton expérience de marin est nulle et tes connaissances purement livresques. Les sorties de port sont épiques. Les maniements de cordes, pardon, de bouts sont encore désordonnés. Tu peines, tu glisses, tu tombes sur le pont. Les regards narquois ne manquent pas comme à chaque fois, mais qu’importe, une nouvelle vie commence. Une de plus. Tu délaisses les interminables chambres d’hôtel, Firecrest devient ton monde que tu aménages avec tes livres. De port en port, sur la Riviera, tu ne démérites jamais, alternant tournois de tennis et navigation. Peu à peu, la voile prend le dessus sur le tennis. Nul ne sait dire quand cette idée saugrenue t’es venue ; jamais personne n’avait tenté un tel projet. Bien sûr, Slocum et Blackburn firent à l’aube de ce siècle, chacun en solitaire, leur traversée de l’Atlantique d’est en ouest. Cependant, personne ne l’avait tenté dans l’autre sens car les courants et les vents dominants impliquent un trop grand détour par les Alizés. Pourtant, l’idée a germé en ton esprit. Toi, le fils de famille devenu pilote glorieux puis champion de tennis. Toi, le Terrien que la mer obsède si tardivement, tu t’engages dans une des aventures humaines les plus colossales. Traverser l’Atlantique à la voile en solitaire. Le Firecrest est un bateau de course vieux de trente ans qui n’est pas conçu pour la navigation hauturière. Ton expérience de marin se résume à quelques sorties entre Menton, Cannes et Monaco. Quelle histoire nous réserves-tu, Alain Gerbault ? Le 6 juin 1923, à midi, tu lèves l’ancre vers Gibraltar pour le grand saut dans l’Océan. Dans ta dernière carte à tes amis, tu prends soin d’ailleurs de ne pas décrire ton objectif final. Au cas où tu échouerais… Avec ton bateau et ton... entêtement, tu tentes l'aventure extrême. Être le premier homme à traverser l'Océan Atlantique seul. Les conditions sont spartiates pour parcourir les 4700 miles qui séparent Gibraltar de New York. Firecrest est désormais ton seul compagnon : ce voilier est construit en 1892 en bois et est gréé en cotre selon les règles de course et le plan de voilure à la mode (beaupré bois, voile de flèche). Le matériel embarqué : de nombreux livres, 30 kg de bœuf salé, du riz, 300 litres d'eau dans des barils de chênes, sextant et boussole, pas de radio. Juin 1923, quelques heures après le départ de Gibraltar... Le mécanisme qui permet de réduire la grand voile casse au premier coup de vent. Plus question de finasser, l'alternative est simple : soit les conditions sont bonnes et il faut rester à la barre jour et nuit sans faillir, soit on affale et le bateau part à la dérive. Finalement, la solution retenue est bien peu orthodoxe : voile de cape et barre amarrée ! La progression est lente, mais tu apprends à équilibrer ton bateau. Pendant les accalmies, les occupations sont diverses : faire le lézard sur le pont, relire les auteurs mythiques (London, Stevenson, Kipling...), plonger autour du bateau et surtout réparer les voiles trop vieilles qui se déchirent systématiquement au moindre coup de vent. Tour à tour, tu es marin, voilier, mécanicien et cuisinier. Les nombreuses péripéties sont affrontées avec l'appétit de l'aventurier qui dévore la vie et construit sa légende. Les grains se succèdent dans une mer hachée. Le vent sud-ouest surprend, les pilots charts indiquent en effet des vents portants. Seul au monde, sans aucun contact possible avec la civilisation, le Firecrest vogue. Petite coque de onze mètres sur ce désert liquide. Les bois craquent. Le gréement siffle. L'eau s'écoule le long de la coque. La nuit, tu es allongé à quelques centimètres de cette masse en constant mouvement, cet univers sonore est ce fidèle guide qui te permet de jauger le comportement du bateau et l'état de la mer. Début juillet, à 2500 miles et 70 jours avant New York, l'angoisse. Les deux barils de chêne trop jeune ont corrompu l'eau. Il ne reste plus que 50 litres et tu dois réduire ta consommation d’eau à un verre par jour. Dix jours plus tard, tu fais une chute en marchant sur le beaupré, à l'avant du bateau. Que serait-t-il advenu si un cordage ne traînait dans l'eau te permettant de te hisser sur le bateau en marche ? Les alizés sont parcourus en plein mois de juillet. Quinze jours d'enfer. Le soleil incessant et le manque d'eau provoquent une forte fièvre. Survivance. Les journées passent, ton esprit dans une gangue sournoise. Firecrest, bien que sous toilé, avance toujours, traçant une route aléatoire sur l'immense océan. Seul. Quelques jours plus tard, alors que les premiers signes de la rémission sont là, nouveau coup dur. Les réserves de bœuf salé dégagent une odeur insoutenable. Bien vite, il faut les jeter. Ton régime alimentaire se compose désormais exclusivement de riz, pommes de terre et poissons... volants quand ces messieurs veulent bien se donner la peine de visiter le pont. Plus tard, les dorades harponnées agrémentent l'ordinaire. Début août, finis les alizés. Enfin, les pluies reviennent. La grand-voile est le meilleur outil pour récupérer de l'eau et boire, boire sans fin. Seulement voilà, maintenant, l'eau est partout jusqu'à l'écœurement. Les claires-voies ayant été arrachées par les paquets de mer, les aménagements intérieurs sont gorgés d'eau. Le crachin ne cesse plus. Le ciel gris, la mer grise, tout le jour, tous les jours. Le 20 août est un jour de grosse mer. Ton journal de bord retrace l'épreuve : "... un désastre sembla m'engloutir... vent de travers, sous un morceau de grand-voile et le foc. Soudain, je vis arriver de l'horizon une vague énorme, dont la crête blanche et rugissante semblait si haute qu'elle dépassait toutes les autres... C'était une chose de beauté aussi bien que d'épouvante... J'eus juste le temps de monter dans le gréement à mi-hauteur du mât, quand la vague déferla énorme sur le Firecrest qui disparut sous des tonnes d'eau et d'écume. Le navire hésita et s'inclina sous le choc et je me demandai s'il allait pouvoir revenir à la surface...." Finalement, Firecrest reprend son souffle mais le beaupré est rompu. Vite, tu sectionnes l’étai de foc pour éviter les coups de butoir contre la coque. Plus tard, une laborieuse réparation s'impose dans une position alambiquée, les jambes enroulées autour du beaupré, à quelques centimètres de l'étrave, la tête en bas. Hache, scie et chaîne se succèdent dans tes mains tétanisées par le froid et l'effort. Fin août, passage devant les Bermudes. New York est proche. Le trafic s'intensifie et la crainte d'être happé par un cargo pollue ton esprit. Un moment de pur bonheur arrive lors de la rencontre de la goélette de pêche "L'Henrietta". Tu hisses fièrement les couleurs. Quelques minutes plus tard, laissant le Firecrest se gouverner tout seul, tu es à bord, te régalant de pain frais et de fruits. Ces quelques mots échangés avec ce marin français sont les premiers après 3 mois de mer. Le 10 septembre, l'île de Nantucket est en vue. C'est déjà l'Amérique et la tristesse pointe à l'idée de quitter le paradis. Il faut rester à la barre jour et nuit car le détroit se rétrécit. L'aventure, elle, se termine. 15 septembre, 2 heures du matin. Alain Gerbault, après 101 hallucinants jours de mer, tu entres dans le détroit de Long Island et accostes contre les quais de New-York, heureux d'avoir réalisé ton rêve. Tu débarques en inconnu, en ce mois de septembre 1923. Mais dès le lendemain, la nouvelle se lit dans tous les journaux new-yorkais. Le retour au Havre puis à Paris quelques mois plus tard s'accompagne aussi d'un triomphe. Mais, déjà, tu veux fuir la civilisation et un nouveau projet t'habite. Le Tour du Monde ! Vingt ans seront nécessaires pour vivre ce rêve. Mais c'est une autre histoire... 1947, des nouvelles enfin, de tristes nouvelles d'Alain Gerbault arrivent en France. Mort de malaria en 1943 au Timor, non loin de l’Indonésie, l'aventurier est enterré en pleine guerre, sous les bombes des Japonais. Ses amis transportent sa dépouille vers les hommes qui lui sont le plus proches, en Polynésie. Ils construisent un monument en sa mémoire pour l'éternité face à l'Océan, dans la lumière pacifique... 23 ans plus tôt, Alain Gerbault, tu repars de New York pour un magistral double tour du monde à la voile. L'équipement du Firecrest, ton fidèle cotre, se résume à la plus simple expression. Un sextant qui reste définitivement dans le carré, pas de radio bien sûr, des dizaines de livres et la petite touche baroque, un gramophone pour écouter des danses espagnoles en pleine mer ! Après les Bermudes, Panama puis les Galapagos, tu atterris sur l'île de Mangareva dans l'archipel des Manguiers. Et c’est une véritable révélation : "C'était donc cela la Polynésie. Toutes les descriptions de mes auteurs préférés étaient bien ternes à côté de la réalité... Une plage de corail éblouissante de blancheur était bordée par des massifs touffus de cocotiers dont les branches ondulaient sous la brise. Plus haut, la montagne s'élevait, couverte du léger et fin feuillage de bois de fer..." Mangareva, c'est cinq cents "indigènes" selon l'expression de l'époque, un missionnaire et un gendarme... Et une goélette qui apporte le ravitaillement deux fois par an. Bien vite tu te rends compte que cet univers manque de cohérence. Tous portent l'uniforme des missions, pantalon bleu et maillot blanc pour les hommes, robe rose pour les femmes, en lieu et place du paréo traditionnel. La main-mise de l'administration sur le mode de vie et de pensée des Polynésiens te frappe. Ici se dessine le combat que tu poursuivras toute ta vie. Aider les Polynésiens à retrouver leur âme. Tu est maintenant envahi par le dégoût de la civilisation blanche qui s'infiltre partout. La reine Marau Ta'Aara impose le respect. C’est une grande dame très cultivée auprès de laquelle tu passes de longs après-midi. Tu t'installes dans le large fauteuil en osier de la grande maison coloniale de la reine sur l’Atoll de Raroïa et l'écoute avec beaucoup de plaisir et de déférence. Elle te relit quelques-uns de ces écrits : "Lorsque mon arrière, arrière, arrière grande tante, Purea accueillit le capitaine Wallis en 1767 dans le district d'Ha'apape..." La reine Marau Ta'ara est la mémoire des Polynésiens. Toi, Alain Gerbault, tu puises en elle la culture que tu défendras ensuite face au pouvoir de la métropole. Le voyage reprend avec des sauts de puce, d'iles en iles, de paradis en paradis. Après les Tuamotu, Tahiti. Un périple sans difficultés où alternent rêverie sur le pont, lecture des auteurs et baignades. À terre, tu fais découvrir le football à tes nouveaux amis. Les jeux d'eaux avec les femmes et les enfants durent des heures. La croisière est jalonnée d’îles aux noms mythiques : Bora Bora, Pago Pago, Upolo, Wallis. À Wallis, d’ailleurs, l'atterrissage est épique. À l’approche de cet îlot, tu remontes les courants qui t’ont surpris à quelques encablures des récifs mais la voile se déchire. Malgré une réparation de fortune, le courant entraîne à nouveau le cotre qui échoue sur un pâté de coraux. L'ancre est brisée net. Au cours de la nuit, la coque du Firecrest est éventrée, le bateau se vide. Les livres, le matériel, les couvertures flottent dans le lagon. "Dans l'île, absolument rien, pas même une forge ; une population de cinq milles indigènes dont j'ignorais le langage". Il faudra un mois et demi d'attente et l'arrivée d'un vapeur pour câbler un message en France et négocier l'assistance d'un navire de guerre. Finalement, c'est un cargo australien équipé d'une forge qui porte les premiers secours. Les semaines passent et la communication s'établit avec les Wallisiens. À tel point qu'ils découvrent en ta personne leur porte-parole... Ils te portent une pétition de 500 signatures demandant la levée de taxes abusives prélevées par la mission. Tu te bas, Alain, pour la population qui t’offre par la suite de devenir roi des wallisiens. Mieux que dans un roman d'aventure ! Tu es touché bien sûr par cette marque d'affection, mais la proposition est déplacée et tu n’y adhères pas. Libre, toujours libre. Inlassablement, naviguer en haute mer, découvrir de nouveaux mondes. Pécher, nager, naviguer. Le tour du monde s’accélère avec un objectif simple. Rentrer en France, construire un nouveau bateau puis revenir en Polynésie pour poursuivre le rêve, le rendre plus grand encore. Au Cap-Vert, avant de rejoindre la civilisation, tu achèves le livre dont les ventes te permettront de construire un nouveau bateau. Trois années en France, puis c'est à nouveau le départ en septembre 1932. Mais, toi, Alain Gerbault, tu ne reviendras jamais en Europe. Cette nouvelle croisière dans le Pacifique dure sept ans. Sept ans de bonheur et de "vraie vie", de lutte pour le peuple polynésien. Sept ans mais la guerre gronde et approche. La solitude que tu chérissais autrefois te pèse maintenant. Ton souhait le plus profond devient "le voyage éternel", vivre en mer en autosuffisance et ne jamais retourner vers ce monde de sauvages, ce mal nommé "occident civilisé ". Gagné par le désespoir, un sentiment terrible de rejet du monde, le navigateur poursuit vers l'extrême-Orient, pour poser son sac au Timor. Puis c'est la descente... Cette fin déjà connue mais bien vite oubliée pour ne garder que les rêves : "J'admirai ce magnifique spectacle, jusqu'à ce que le jour tombât. La nuit vint et Vénus apparut à l'horizon".
<< Patrick Ahetz-Etcheber Reproduction ou utilisation des photos et textes interdit sans autorisation de l'auteur .Ce texte est issu d'une série de 10 portraits, "Les pionniers de l'aventure", publiée dans la revue "Parfum d'extrêmes" entre 1999 et 2002. Explorateurs, aventuriers ou sportifs, ils ont construit leur vie à la force de leur caractère. Le monde n'était déjà plus une Terra Incognita et le Village Global était loin de naître. Hommes ou femmes, toujours attachants, parfois agaçants, ils sont nos aînés de la première partie du XXe siècle. Légendes à revisiter ou complices de l'oubli, ils sont source de rêve et d'inspiration.