Portfolios Liens A propos de ContactAlexandra David-Néel, Parisienne et Tibétaine
" À mesure que nous nous élevions sur la montagne sainte, la forêt changeait de caractère, devenant beaucoup plus sombre et plus sévère que dans les environs de Londré. Des phénomènes curieux vinrent accompagner nos marches nocturnes, nous paraissions être entrés dans le domaine d’un enchanteur… ". Ces quelques mots furent tirés du carnet de route d’Alexandra David-Néel rédigé lors de son plus hallucinant voyage en 1923-24. Nous, c’était ce couple étrange : une vieille dame dans ses vêtements de vagabond et un jeune homme dans sa tenue de moine. Alexandra David-Néel que les Tibétains appelaient "Lampe de Sagesse" et son fils adoptif Lama Aphur Yongden. En 1923, Alexandra avait 56 ans. Elle se lançait dans un défi à la mesure de son caractère sans concession : rejoindre Lhassa, la capitale du Tibet depuis Tsédjrong en Chine soit deux mille kilomètres à pied dans le plus grand secret. Le Tibet était interdit aux étrangers. Les quelques occidents qui avaient pu y pénétrer depuis 1850 se comptaient sur les doigts d’une main. En 1910, le phénomène s’était même radicalisé avec un nombre croissant de barrages aux frontières. Jamais de mémoire d’homme une femme de race blanche n’avait pu pénétrer à Lhassa. Alexandra s’était mise en tête d’y parvenir ! Après quatre tentatives infructueuses de 1912 à 1914, après une longue retraite à l’ermitage "De Tchen Ashram" à la frontière du Sikkim de 1914 à 1916, le grand voyage au cœur du Pays des Neiges devait commencer en cet automne 1923. Mais comment devait-elle s’y prendre ? L’idée était simple quoique fort hardie. Puisque les Etrangers avaient interdiction de pénétrer au Tibet, Alexandra créa son personnage de toutes pièces : une vieille paysanne tibétaine accompagnant son fils en pèlerinage. Son fils, c'était le valeureux Aphur Yongden, l'arrière petit-fils d'un professeur de magie tibétaine. Alexandra s'éprit de cette âme brillante mais tellement déshéritée. Elle l'adopta alors qu'il avait quatorze ans. Alexandra troqua donc ses habits de voyageuse pour une tenue plus spartiate de paysanne. Le visage foncé avec de la cendre, les cheveux noircis. L’équipement était dérisoire. " Une tente minuscule en coton léger, ses piquets de fer, des cordes, un grand morceau de cuir non tanné, de provenance tibétaine, pour ressemeler nos bottes, un carré de grosse toile devant atténuer quelque peu l’humidité ou le froid du sol nu sur lequel nous nous étendrions pour dormir et le sabre court servant à des usages multiples, partie essentielle de tout voyageur tibétain ". Elle prit l’habitude de glisser son carnet de route dans les plis de sa cape de même qu’un peu d’argent. Tout accessoire à connotation occidentale était banni. Ainsi, elle ne rapporta aucune photo, ce qu'elle regretta a posteriori tant les situations rocambolesques qu'elle décrivait auraient parfois nécessité quelques preuves. Les premières semaines, Alexandra et Aphur marchaient exclusivement de nuit accompagnés seulement de la lumière diaphane de la voûte étoilée. Malgré leur souhait de se rendre invisible, pris dans le mouvement, il arrivait que la progression se poursuive au-delà de l’aube. C’est alors en courant comme du gibier effrayé qu’il fallait parfois se fondre dans la lisière pour échapper à des paysans. Les cartes utilisées présentaient de nombreuses erreurs. Il n’était pas rare que nos deux héros entrent dans un village inexistant sur la carte au détour d’un sentier. La rencontre pouvait être très féerique. Comme ici, ce village vide de toute âme ou quelques cloches seulement résonnaient de loin en loin et cette espèce de lumière solaire fugace qui perçait la brume pâteuse traînée par le vent des montagnes… "Après avoir passé Lhakhandra", Alexandra et Aphur durent s'arrêter auprès d'un vieil homme visiblement malade qui était allongé le long du chemin. Le regard fiévreux était perdu dans les plis d'une peau qui semblait avoir mille ans. Mourant et pourtant seul ! Très gravement malade, "d'une maladie que lui-même ne s'explique pas", il avait été abandonné par ces compagnons alors qu'ils accomplissaient ensemble un pèlerinage en direction d'un site religieux. Bien sûr, la logique du peuple tibétain vivant dans cette nature implacable ne souffre pas la contradiction… Vaut-il mieux un mort ou cinq morts ? Alexandra accompagna le vieillard jusqu'en ses derniers instants et fut fort affectée de cette rencontre. L'exploratrice parisienne mit bien des fois son éducation bourgeoise à rude épreuve : "… Je m'assoirais à même le plancher raboteux de la cuisine sur lequel la soupe graisseuse, le thé beurré et les crachats d'une nombreuse famille étaient libéralement répandus chaque jour. D'excellentes femmes, remplies de bonnes intentions, me tendraient les déchets d'un morceau de viande coupé sur un pan de leur robe ayant, depuis des années, servi de torchon de cuisine et de mouchoir de poche. Il me faudrait manger à la manière des pauvres hères, trempant mes doigts non lavés dans la soupe et dans le thé pour y mélanger la tsampa et me plier enfin à nombre de choses dont la seule pensée me soulevait le cœur." Alexandra tout à la magie du pays qu'elle traversait vivait parfois entre rêve et réalité. Ainsi, le passage du col de Temo s'était fait dans de bonnes conditions quoique le chemin fut dans la neige. La descente était agréable en pleine forêt avec en arrière plan le Brahmapoutre. La halte, cette nuit-là, fut courte mais intense. Le réveil en revanche fut plus étonnant : Alexandra rêva qu'elle se réveillait avec un lama en face d'elle. "Il était tête nue. Une longue tresse de cheveux pendait jusqu'à ces talons. Il portait le costume à jupe blanche des réskyang". Le personnage apostropha Alexandra pour lui faire des reproches sur son déguisement mais surtout pour la rassurer quant à la réussite de son grand projet d'aventure. Le rêve d'Alexandra se clôt par un réveil brutal alors qu'elle s'apprêtait à lui répondre. Ce rêve fut vécu comme un oracle et lui apporta la confiance dont elle avait besoin pour poursuivre son aventure. Les semaines se déroulaient alternant épisodes tragiques et situations comiques. Alexandra et Lama Aphur Yongden marchaient dans l'immensité vide des Tchang thang. Ils franchissaient les cols enneigés des Himalayas. Ils avaient à supporter des conditions de vie peu imaginables rendues encore plus difficiles par le refus des Tibétains de voir des Etrangers fouler leur sol. Enfin, un après-midi de Février 1924, après huit mois d'aventures, des toits peu communs scintillèrent au loin. Le Potala, le palais du Dalaï Lama, Lhassa étaient là... Les derniers pas furent accomplis dans un état d'épuisement extrême. Les deux mois passés à Lhassa ne furent pas inutiles pour reconstruire les organismes mis à mal par cette aventure grandiose. Alexandra avait accompli son défi : elle avait remonté le temps et le monde en pénétrant au Tibet et en entrant dans Lhassa. Elle avait visité des temples fabuleux, hauts lieux du boudhisme tibétain. Elle avait côtoyé un peuple vivant plus que tout autre de magies et de prières. Enfin, Alexandra David-Néel avait contemplé des paysages vierges parmi les plus beaux du monde comme inestimable récompense de ses efforts. Mais qui était-elle, au fond, cette bourgeoise aventurière ? Louise Eugénie Alexandrine Marie David est née en 1868. Elle est fille unique d’une famille bien sage et est née entre désamour et austérité. Rien, vraiment rien ne la retient auprès de ses parents. La passion de sa vie, c’est le voyage. À dix-huit ans, elle quitte Bruxelles pour l’Espagne à bicyclette. Plus tard, à Londres, elle rencontre les philosophies orientales qu’elle ne quittera plus jamais. Une brève carrière de cantatrice lui ouvre définitivement les portes du voyage. Au Maroc, elle s’éprend d’un ingénieur français. Le mariage la cueille bien vite. Alexandra entretient alors une indéfectible amitié avec son mari, mais celle-ci n’est concrétisée que par une abondante correspondance. C’est en effet un curieux mariage fait d’absence car les voyages qu’elle accomplit en solitaire puis avec son fils adoptif Aphur Yongden durent de nombreuses années. " Mon mari ne m’a jamais comprise… Il ne concevait pas l’intérêt des voyages à pied. D’ailleurs, la vie de famille ne peut s’allier avec une vie d’exploratrice… Et puis il faut bien faire quelque chose dans la vie : je déteste le ménage, la couture, la cuisine, je n’étais pas disposée à vivre comme madame Récamier, voilà tout ". Elle sillonne l’Asie pendant vingt-cinq ans au cours de deux longs voyages… Ceylan, la traversée des Indes, le Sikkim, le Népal, le Japon, la Birmanie, la Malaisie, la Chine… Et surtout, le Tibet qui est le théâtre de ses plus intrépides randonnées… La dernière demeure d’Alexandra David-Néel se situe à Dignes-les Bains, Alpes de Hautes Provence et se nomme Samten Dzong. Elle s’y réfugie en 1959, année au cours de laquelle Marie-Marguerite Peyronnet la rejoint comme gouvernante et secrétaire, et ce jusqu’au jour de son " dernier grand voyage» dans sa cent unième année en 1969. Dans les années soixante-dix, Marie-Marguerite Peyronnet, dernière personne à l’avoir bien connue, y crée un musée à la mémoire de la grande dame. Par ailleurs, Joëlle Désiré-Marchand, géographe et cartographe, a rédigé une biographie minutieuse d’Alexandra. Près de dix ans de travail acharné pour reconstruire " les Itinéraires d’Alexandra David-Néel " (Editions Arthaud). Lire et écouter ces deux détentrices de la mémoire de la grande dame permet de se frayer un chemin dans des dizaines de romans, carnets de voyages et essais. L’une, encore chargée d’affection, qualifie Alexandra " d’océan d’orgueil " ou " d’Himalaya de despotisme ". "Exploratrice ou aventurière ?" écrit l’autre. Qu’importe, Alexandra David-Néel a consacré sa très longue vie à la connaissance de la vie et de la pensée du Tibet. Elle laisse un témoignage passionné pour ce pays qu’elle connut voici maintenant près d’un siècle. "Voyage d'une Parisienne à Lhassa" ou "La vie surhumaine de Guésar de Ling" comme bien d'autres ouvrages restent source de rêve et de réflexion pour de bien longues années.
<< Patrick Ahetz-EtcheberCe texte est issu d'une série de 10 portraits, "Les pionniers de l'aventure", publiée dans la revue "Parfum d'extrêmes" entre 1999 et 2002. Explorateurs, aventuriers ou sportifs, ils ont construit leur vie à la force de leur caractère. Le monde n'était déjà plus une Terra Incognita et le Village Global était loin de naître. Hommes ou femmes, toujours attachants, parfois agaçants, ils sont nos aînés de la première partie du XXe siècle. Légendes à revisiter ou complices de l'oubli, ils sont source de rêve et d'inspiration.
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