Portfolios Liens A propos de ContactAlain Bombard, naufragé de légende
En 1952, le Docteur Bombard traverse l’Atlantique dans les conditions réelles d’un naufrage : sur un radeau, sans réserve, ni émetteur. L’exploit dépasse l’entendement. Cette démonstration a permis de sauver des milliers de vies. Flash-back. " … J’étais alors dans une situation semblable à celles des animaux qui m’entouraient et je partageais presque leur instinct… Si j’avais pu, je me serais sauvé devant la catastrophe qui sans aucun doute arrivait droit devant moi… ". Ces notes annonciatrices d’une tempête sont extraites de " Naufragé volontaire " écrit par Alain Bombard en 1952. Le récit d’un des plus grands exploits humains (bien que l’auteur réfute le superlatif) : la traversée de l’Atlantique dans les conditions réelles d’un naufrage, sur un radeau, sans réserve, ni émetteur… " Les enfants ne me connaissent pas, je ne suis pas de leur génération. C’est le grand-père aujourd’hui qui achète " Naufragé volontaire " pour ses enfants ". Les " nouveaux aventuriers ", eux, ont tous en mémoire cette physionomie bonhomme, cette voix chaude et ce parcours qui fait rêver. Mais relisons l’épopée et surtout cherchons à en comprendre les fondements… Une famille bourgeoise ; des parcours atypiques : les femmes y étaient actives et les professions libérales. Sa grand-mère obtint sa thèse de médecine en 1901. Son grand-père était professeur de physiologie à la Sorbonne, sa mère avocate. Alain Bombard vint au monde en 1924 dans un milieu détonnant ! De grands scientifiques constituaient son entourage. Parmi eux, Frédéric Joliot-Curie ou Jean Perrin : ils étaient les précurseurs de l’énergie atomique, excusez du peu. Les Joliot-Curie habitaient près de la résidence familiale, en bord de mer, entre Paimpol et Bréhat. Le petit Alain ; spécialiste des questions désarmantes ? Oui, certainement ; mais cet entourage très stimulant apportait toujours une réponse à son appétit de découvertes. En pleine adolescence, déjà culotté et anti-conformiste, notre futur héros, qui voulait progresser en musique, sonna chez… Igor Stravinsky. La hardiesse paya puisqu’il s’ensuivit quatre années de cours auprès du maître. Bombard rêvait alors d’être chef d’orchestre, mais sa grand-mère le poussa à faire sa médecine. Il va " apprendre la mer " au côté de son aîné Frédéric Joliot. Un parcours au Lycée Henri IV termina le tableau de cette enfance qu’Alain Bombard qualifie de " dorée… non pas dorée, éblouie ". Bien sûr, il y avait le violoncelle, la passion de sa vie. Mais les études, aussi, étaient vécues comme un véritable plaisir. Alain Bombard était interne à Boulogne-sur-Mer. C’était une chance car, en ce port très actif, les maladies tropicales étaient fréquentes. Étant responsable de quatre lits, il fut très vite confronté aux réalités du milieu hospitalier. " Nous n’avions pas cette coupure qu’ont les étudiants maintenant qui commencent à voir des malades en quatrième année, alors qu’ils sont déjà de petits savants. Au début, on ne savait rien, donc on avait une humanité énorme…". Puis, Bombard assuma une mission très formatrice : donner par radio des conseils aux malades en mer. Un jour, le jeune étudiant en médecine dut affronter un terrible drame. Il reçut une camionnette avec douze noyés. Un chalutier avait heurté la digue Carnot à la sortie de Boulogne. Les douze malheureux, paniqués et ne sachant nager, n’avaient même pas pu faire une retraite pour rentrer au port. Cet épisode révéla le premier combat de sa vie : améliorer le sort des naufragés en mer. Il se documentait sur les fortunes de mer comme le Titanic, ou le radeau de la Méduse, etc. Pourquoi les naufrages tournaient-ils si souvent à la catastrophe ? Alain Bombard tenta d’analyser les raisons de ces centaines de milliers de morts en mer chaque année dans le monde. Il détermina quatre causes : la noyade, les intempéries, la soif et la faim. Il y avait une cinquième cause que notre " bon docteur " décrivit avec l’épisode de l’homme enfermé dans un conteneur de train frigo en Angleterre. Cet homme témoigna de son calvaire à la craie sur les parois du conteneur : le froid qui gagnait tous ses membres, la mort qui le cueillait. Lorsque le malheureux fut découvert, vingt-quatre heures plus tard, on constata que le système de congélation n’était pas en action. L’homme était mort par auto-suggestion. Bombard était persuadé que le naufrage en mer n’était pas une fatalité, que l’on pouvait survivre. Il fallait éduquer les gens à faire face à ces agressions. En 1951, Alain Bombard s’était déjà frotté à des expériences originales avec ses traversées de la Manche. D’abord à la nage : c’était le défi à la résistance humaine. Puis, avec un canot de sauvetage par grosse mer depuis Folkestone : c’était l’expérimentation de situations limites. À l’issue de cette traversée épique, il rencontra un homme qui allait devenir son mécène. Ce Hollandais lui offrit une bourse d’étude pour expérimenter en laboratoire sa théorie sur la survie des naufragés. La fantastique aventure d’Alain Bombard pouvait commencer. La tradition voulait qu’on ne réchappe pas à un naufrage. Lui, l’hérétique, expliquait le contraire. Inlassablement, on opposait à son discours : " C’est très joli tout cela, mais c’est de la théorie ". Il fallait des preuves et quel laboratoire plus démonstratif que la mer elle-même ? Il fallait se mettre dans les conditions réelles d’un naufrage et survivre. L’idée avait germé : partir de Monaco, faire escale à Gibraltar pour tirer les premiers enseignements, puis traverser l’Atlantique. En quelques semaines, le projet prit forme, les problèmes aussi. La séparation avec le fameux hollandais mécène fut inéluctable car l’espèce de catamaran délirant qu’il proposait ne cadrait plus avec le projet sans concession d’Alain Bombard. Les médias, quant à eux, colportaient des idées aberrantes. Le navigateur se souvient encore de ce journaliste lors de la préparation à Monaco qui avait annoncé " il part en pédalo à fond de verre pour reconnaître les fonds marins. " Eh bien non ! Ce serait simplement un canot gonflable de 4 m 65 sur 1 m 90, conforme aux embarcations de survie qui équipaient les navires. Il fut baptisé très justement " L’Hérétique ". Le 26 août 1952. Remorquage au large de Monaco. À bord : Alain Bombard, scientifique hétéroclite, Jack Palmer, anglo-saxon au passeport panaméen obtenu en Egypte. Tout un programme. Dans le ventre, un repas léger pour s’habituer à l’abstinence. Une radio que Bombard accepta à contrecœur. Un filet à plancton. Des jerricans d’eau et d’aliments pour rassurer les autorités mais que jamais ils ne touchèrent. C’est tout. Bombard et Palmer étaient enfin les naufragés que le monde commençait à prendre au sérieux. Le mode d’alimentation suscitait beaucoup de questions. En bref, l’hydratation était constituée d’un savant dosage d’eau de mer et de chair de poissons pressée. Bombard tenait à prouver que l’eau de mer n’est pas nocive contrairement à l’idée reçue si et seulement si elle reste une boisson de complément. Le poisson est moins salé que toutes les viandes. Le plancton mangé à la cuillère au fond du filet de collecte compléterait ces collations… monastiques. Bombard y avait presque pris goût, son moral d’acier dut y contribuer. Mais Palmer avait du mal à franchir les barrières culturelles enfouies au fond de tout être humain ; boire l’eau de mer et manger le poisson cru lui étaient vraiment difficiles. Parvenu à Tanger sans encombre, Alain Bombard consigna minutieusement leur évolution physiologique et les enseignements de cette première partie de l’expérience. " Dimanche 24 août. La remorque fut à nouveau lâchée au large d’El Hank, (face à Tanger). Calme plat. Brume. L’estomac serré… " Ce départ faisait suite à de laborieuses péripéties de Terriens, de longues semaines, entre Paris, Tanger et Monaco, pour régler les préparatifs du grand saut. Par un acte manqué dont il avait le chic, Jack Palmer, manquant de courage, n’embarqua pas. Alain Bombard partait donc seul et sans radio émettrice parce qu’il la jugeait contraire à l’éthique du projet. Seul lien vers le monde des hommes, un petit récepteur qui bien vite s’essouffla. Quelques livres dont un recueil de partitions étaient du voyage (Il a la faculté d’entendre la musique qu’il lit). Ce confort de l’âme fut d’ailleurs reproché à Alain Bombard. Quelques jours plus tard : " Je suis affolé de voir quelle distance sépare ces îles les unes des autres et l’épouvantable vide dans lequel je vais m’engouffrer si je manque la côte... ". Ces îles, ce sont les Canaries qu’il atteignit laborieusement onze jours après Tanger. Le but de l’escale était de rassurer sa famille (sa fille allait naître à cette date) et les autorités (la navigation hauturière est interdite sur une embarcation de fortune). Il fallait mettre tout le monde en confiance pour éviter le déclenchement des secours pendant le grand saut entre Canaries et Amériques. Enfin, le 19 octobre fut le jour du départ définitif. Alain Bombard, avec la verve qu’on lui connaît, a relaté ces semaines d’errance sur l’Océan dans " Naufragé solitaire " : L’espadon qui frotte les boudins gonflés pendant douze heures. Les fantasmes culinaires qui défilent. Les tempêtes comme des cauchemars. Les nuits sans sommeil. Le fond de l’Océan qui s’éclaire sous l’effet du plancton. Une aventure extraordinaire qui marqua toute une vie. En Méditerranée, Jack, l’équipier, se réservait la navigation. Sur l’Atlantique, Bombard, définitivement seul, fit humblement la découverte du sextant. La minuscule embarcation étant en perpétuel mouvement, la pratique en était fort délicate et aléatoire. Pour corser le problème, les références de positionnement étaient fausses et la montre fut rapidement hors d’usage. Sur les 65 jours que dura la traversée, le désordre psychologique en perturba la moitié. La fatigue et l’angoisse accumulées mais aussi l’incertitude du positionnement géographique en étaient à l’origine. Cependant, la communion avec la nature renforçait le moral d’Alain Bombard. Témoin, Dora, avec laquelle il se lia d’amitié… C’est ainsi qu’il nommait une dorade qui l’accompagnait avec ses consœurs pendant toute la traversée. Dora était reconnaissable à une cicatrice, témoignage d’une tentative avortée de pêche. Visiblement, au fil des semaines, elle prenait du poids. Elle apprit à esquiver les coups de harpons, mais servait, bien malgré elle, de faire valoir à ses congénères qui se laissaient attraper. La nature réservait aussi sa part de violence. Ainsi, le premier requin rencontré fût la cause d’un grand trouble. " Les battements de sa queue battent autour de moi comme des coups de fouets et m’aspergent régulièrement de la tête aux pieds ". N’allait-il pas mordre le caoutchouc du frêle esquif et précipiter son occupant dans le drame ? Finalement, lassé de la passivité du navigateur, le requin finit par plonger dans la nuit et disparut. Le visiteur suivant, quelques jours plus tard, n’eut pas la même chance puisque Alain Bombard, gaillardement, fixa son couteau à son aviron et fendit intégralement le ventre du prédateur. Après plusieurs semaines d’un soleil insoutenable, la pluie arriva. La tempête aussi. " Pendant vingt et un jours, j’avais été sans boire une goutte d’eau douce, sinon celle du poisson pressé ". L’humidité envahissait tout, des jours et des jours durant. La peau du navigateur était couverte de petits boutons, puis de pustules. Fidèle à sa logique de dénuement, il avait une pharmacie très réduite. C’était un véritable calvaire. Les frottements contre la toile caoutchoutée du radeau étaient insoutenables et de violents problèmes gastriques surgirent. Sur la fin du parcours, le naufragé accepta de monter à bord d’un cargo de passage afin de contrôler sa position. On lui offrit un très frugal repas qu’il finit par accepter mais qui fut à l’origine de troubles physiologiques dont une perte de poids importante. Le comble est qu’on lui reprocha plus tard d’avoir accepté une assistance. De plus, nombreux étaient les scientifiques et journalistes qui riaient sous cape, ne croyant pas que l’exploit fut possible. "Le commandant du bateau anglais m’a dit après qu’il avait constitué lui-même une preuve, qu’il avait été obligé de témoigner qu’il m’avait bien rencontré en mer. " Grâce à la rencontre du cargo, les incrédules durent s’incliner. Cinquante ans après, il décrivait les sensations qu’il expérimenta pendant l’expédition : " Il n’y a pas de mot pour décrire la solitude. Des gens vous diront qu’ils aiment rester seuls, qu’ils peuvent rester seuls dans leur chambre pendant un mois. Ce n’est pas ça la solitude. La possibilité d’en sortir, de téléphoner fait que ce n’est que de l’isolement. La solitude, il n’y a rien à faire. Vous êtes tout seul et vous avez à supporter tout ça seul. Alors, finalement, il ne reste que les anecdotes, les poissons, les oiseaux qui approchent, la baleine qu’on rencontre, le requin qui attaque mon bateau. On a peur parce qu’il y a la vague… Je crois que les anecdotes qu’on raconte empêche de rêver de la réalité. Et puis, le seul acte vraiment courageux, c’est de vous lever le matin, quand des différences de 50°c vous attendent ". Le 23 décembre 1952, le petit canot pneumatique se posa sur une plage de la Barbade. À son bord, le Docteur Alain Bombard, amaigri et usé. Il avait touché les limites de ce que peut supporter un être humain. " Après mon arrivée à la Barbade, pendant trente jours, je n’ai rien mangé. J’ai bu des jus de fruits d’abord, des jus de viandes ensuite. J’ai gardé des séquelles : je m’endors très mal. Maintenant, j’ai cependant ma propre médication : la musique. " L’expédition d’Alain Bombard a permis une révolution dans l’organisation du sauvetage en mer. L’attitude humaine face à ces risques a radicalement changé, les prescriptions de l’Organisation Mondiale de la Santé aussi. Bien sûr, la technologie, avec les balises de détresse Argos, n’y est pas étrangère. Alain Bombard écrivait en 1980 : " Les naufragés survivent mieux (en 1952, 1 sur 100, en 1978, 99 sur 100) pour trois raisons : 1° le matériel leur permet la survie physique, 2° le moral est meilleur parce qu’on sait qu’on peut survivre, et comment le faire, 3° parce que ceux qui cherchent pensent trouver des hommes vivants et cherchent mieux et plus longtemps ". Alain Bombard n’a pas réitéré une telle aventure en solitaire, mais celle-ci n’en vaut-elle pas mille autres ? Le sauvetage des mers contre la pollution des hommes est le deuxième grand combat de sa vie mené sur le terrain scientifique puis politique. Il s’est plu également à raconter avec un formidable talent les grands navigateurs, à la TV et au travers de ses ouvrages. Alain Bombard vit aujourd’hui dans le sud de la France, où il coule des jours paisibles, selon l’expression consacrée. Aux jeunes qui lui disent " on va recommencer votre expérience ", il répond avec bienveillance " non, faites quelque chose de nouveau ". Une grande affection lie Alain Bombard à l’égard des " derniers qui nous font rêver ". Il évoque Christophe Auguin, Péguy Bouchet ou Jo Le Guen. " Je déplore pour mes successeurs qu’ils dussent courir après l’argent. Ils ont obligation de résultats. Les médias font le monde. Regardez la petite Péguy qui a traversé l’Atlantique à la rame. On n’en parle déjà plus." Alain Bombard, scientifique, aventurier et aujourd’hui patriarche force le respect. L’originalité de ses choix et son imagination attirent la sympathie. Lors de l’interview qu’il m’accorda en octobre 2000, il confiait encore : " Le goût de l’aventure ? Pas tellement. Je n’étais pas peureux, c’est tout. La mer, je pensais la bien connaître. Je n’étais pas tellement aventurier, mais j’ai trouvé que c’était le seul moyen… "
Ce texte est issu d'une série de 10 portraits, "Les pionniers de l'aventure", publiée dans la revue "Parfum d'extrêmes" entre 1999 et 2002. Explorateurs, aventuriers ou sportifs, ils ont construit leur vie à la force de leur caractère. Le monde n'était déjà plus une Terra Incognita et le Village Global était loin de naître. Hommes ou femmes, toujours attachants, parfois agaçants, ils sont nos aînés de la première partie du XXe siècle. Légendes à revisiter ou complices de l'oubli, ils sont source de rêve et d'inspiration.
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